CRIA CUERVOS de CARLOS SAURA

ou
l’innocence de la lucidité

« Nourris les corbeaux… et ils t’arracheront les yeux ». Si le titre du film, tiré de ce proverbe espagnol, renvoie de façon évidente et lointaine à la dictature exercée durant quarante ans par Franco, qui meurt l’année même du tournage de Cria cuervos, le geste de Carlos Saura ne se réduit pas à une fresque antifasciste, où le regard d’une enfant, Ana, se poserait sur des figurines représentant le régime franquiste (le père), la république espagnole assassinée (la mère) et le souvenir béatement figé de la Grande Espagne (la grand-mère).
Le regard d’Ana, à lui seul, est un ravage des représentations sur l’enfance, un trou noir où brûle en se déroulant la pellicule de la mémoire. C’est le regard de cette enfant qui porte la profondeur secrète de Cria cuervos. C’est en lui que le film échappe au portrait de famille, social ou psychologique, et garde intacte sa force d’interpellation ou d’évocation du mystère de nos vies.

L’enfance d’Ana est une rencontre avec ce que nous fuyons. Quand ses deux sœurs, avant et après le décès des parents, connaissent sans éclat l’inquiétude et les jeux d’une enfance parmi d’autres, Ana est le témoin incandescent du mensonge, de la souffrance et de la mort.

Cette maturité, à laquelle le réalisateur nous contraint en offrant son œil au regard d’une enfant, devient ainsi extraordinaire. Car nous ne pouvons pas éviter longtemps, sous prétexte, comme dit la tante, que les enfants « ne peuvent pas comprendre ces choses là », d’être menacés dans nos certitudes, nos remparts, nos fuites soi-disant adultes. La distinction prudente que nous faisons souvent entre un être et le rôle qu’il joue dans un film, cette distanciation perd son pouvoir de protection, par le seul fait qu’Ana, l’enfant du film, et Ana Torrent, cette enfant dans la vie, ne nous laissent pas la place d’imaginer une actrice. Il y a directement Ana, dont le regard souffre en silence et fait plus que « comprendre » : il vibre et il parle. Il parle à tous les temps du film, que Saura compose en partition-miroir et non en succession narrative. La mère d’Ana (Géraldine Chaplin) est, avant sa mort, la mère d’Ana, et après sa mort Ana elle-même devenue femme : le même visage, le même abîme, mémoire intime, pour ainsi dire réincarnée, de celle qu’elle a aimée en la voyant mourir. Par cette magie inhabituelle : le montage des séquences de l’histoire et l’identité psychique des visages, Saura suggère, au passage, à quel point la souffrance et la peur de mourir sont les inscriptions racinaires de la mémoire, dont le temps retrace sans cesse le traumatisme. Même la grand-mère, apparemment heureuse de trôner fixement devant les photographies de sa jeunesse, est enfermée comme une folle dans son propre sourire d’absence.

La réalité, c’est Ana qui la voit, alors qu’on voudrait penser qu’elle s’évade dans des rêves d’enfant (la scène, par exemple, où elle se voit, de son jardin, sauter d’un toit en volant, mais ce saut de l’ange n’a lieu que sous l’impulsion d’un suicide). C’est elle aussi qui la dit, dans son silence, à travers des yeux pétrifiés de lucidité, ou des mots meurtriers sortis de sa voix sans teint : « meurs ! Je veux que tu meures ».

Non seulement, comme dit Ana élucidant son passé par la voix et le visage de sa mère : « je ne crois ni au paradis de l’enfance ni à l’innocence des enfants », mais, dès le générique du film, défilé de photos de famille, le signe est donné d’un vertige qui habite tout être, en une seule note inscrite dans l’album : « c’est moi, comble de la vanité ». Par Ana, Saura ouvre la brèche à l’intemporel et laisse jouer dans l’invisible le poignard qui, seul, peut nous délivrer des liens du sang humain.

Car le coup du poignard, s’il est donné par sa mère dans son dernier cri d’agonie, nous ne le recevons que par la présence d’Ana, contemplant sa mère atrocement mourante, comme elle avait découvert son père mort au lit avec sa maîtresse, son seul regard d’enfance poussant la solitude de sa mère à se délivrer d’un feu de souffrance qui couve au cœur de l’existence humaine. Sa mère dit : « J’ai peur. On m’a trompée. Je ne veux pas mourir. Ça me fait mal ». Mais elle dit surtout et d’abord, soudain électrocutée par le regard d’Ana, ce silence qui écoute et qui « n’a pas sommeil » – sa voix et ses yeux qui meurent crient : « Tout est faux. Il n’y a rien ».

Qui sait alors de quel réveil est faite la mort ?