L’AURORE de F.W. MURNAU

ou
Le crépuscule enchanté

C’est « le chant de deux êtres ». Le chant d’un refrain rêvé, repris en chœur par l’humanité dans sa grande tragédie d’amour.

« Cette histoire de L’Homme et de sa Femme est de nulle part et de partout. On peut l’entendre n’importe où et n’importe quand » : ces premiers mots que Murnau inscrit comme un frontispice de son film, au moment où le cinéma muet meurt dans l’arrivée du langage, suffisent, justement, à toute présentation de ce « chant du deux », qui constitue l’universel combat où se joue le théâtre de nos vies.

Ce qui peut encore nous atteindre dans L’aurore, malgré l’éloignement d’un monde et les mutations technologiques des moyens d’expression, c’est sa convocation magistrale à la loi invariante du désir en nous, où l’éternité du temps prend tous les visages de notre humanité.

Murnau, au moment de se voir mourir dans son art, donne forme à une symphonie de l’image en mouvement, où les mots écrits et l’accompagnement musical même, pourraient être absents, sans que se perdent l’intensité et la clarté de l’exposition. Il est même probable que l’expérience du drame humain serait encore plus puissante si on s’aventurait à n’en recevoir que la lumière diffractée, disséminée dans son imagerie fantastique. On en vivrait peut-être, sans appui ni détour, la pure projection dans l’œil. Littéralement, on s’y verrait, possédés comme ces deux amants par le désir dont seul le mal relance la naissance. D’où le tragique d’une machine à rêve, oscillant sans cesse entre l’idéalité du cœur qu’on prend pour l’amour et la pulsion meurtrière du désir, dont le cinématographe n’avait encore jamais montré l’exacte équivalence avec le fonctionnement de notre pensée : le projecteur de notre chambre obscure…

Les ressources créatrices sont telles (avec L’aurore s’inventent des procédés cinématographiques inédits), le toucher poétique de la nature humaine et des éléments du décor, entièrement construit comme une projection du climat psychique des personnages, atteint à une maîtrise si intime des paysages de l’image, que Murnau parvient à montrer le cinéma lui-même qui sort de nous en nous ensorcelant.

D’eau, de fumée, de flamme : tel apparaît notre grand songe d’humains qui cherchent à tous bouts de champ ce qu’ils croient leur manquer. L’eau qui est de la boue, de la vapeur d’angoisse, de la mort. Fumée des trains, des paquebots, des cigarettes, des marmites, des brouillards, des nuages de la nuit. Et la flamme elle-même, seule, dans la maison fantôme, enceinte peut-être d’une autre vie que cette aurore finalement venue, mais d’un tel rêve encore, qu’elle paraît désespérément heureuse, éblouissante de fiction !

Comment mourir au génie qui se pense créateur de mondes ? La dernière image de L’aurore est peut-être la plus poignante, en ce qu’elle dit presque secrètement la difficulté, extrême à l’homme, de mourir au rêve. C’est Murnau lui-même qui me touche ici, dans la faiblesse de son espoir, qui le laisse, lui aussi, prisonnier de son propre film. J’entends un cri dans cette aurore factice, le cri d’un homme qui vient d’écrire une parabole limpide du cri muet de l’homme : comment sortir du cinéma ?

Nathanaël Flamant