LA TRILOGIE DE LA VIE de P.P. PASOLINI

ou
L’évangile rêvé des sexes en liberté

Plongé encore dans la densité du bain d’impressions que laisse en moi La trilogie de la vie de Pasolini, où suis-je ? Où notre vie a-t-elle lieu ? À quelle époque vivons-nous ?...

Tout juste maintenant là ne sachant plus c’est le trouble. Venue des profondeurs, une surprenante douceur de trouble. Émergeant à même la peau du conscient, une vague de sensations colorées déploie l‘onde d’une douceur de tristesse mêlée à une joie sans âge…, tandis que résonne encore à mes tympans la dernière phrase des Mille et une nuits : « Quelle nuit ! Dieu n’en a pas fait d’égales. Son début fut amer mais comme sa fin fut douce !... »

À vous qui, peut-être, ne connaissez pas encore ce cycle de chefs-d’œuvre de Pasolini, ce rebelle acharné qui, tout armé de son « cinéma de poésie », pourfendit jusqu’à son dernier souffle l’épais et le féroce mensonge du monde, j’adresse ce témoignage de spectateur dans la nuit et le jour anonymes.

Il y a 15 jours, en trois soirs, j’ai regardé Le Décaméron, Les Contes de Canterbury et Les Mille et une nuits, et si ma préférence est tout de suite allée vers le dernier volet de cette trilogie, mon impression d’ensemble n’a pourtant pas viré à l’enthousiasme. J’éprouvais un malaise devant l’évident anachronisme de cette protestation d’innocence du désir érotique, trompant et ridiculisant à plaisir le tribunal de la censure petite-bourgeoise et papiste de l’Italie des années 70. Bien sûr, de fable en fable dans le Décaméron, de conte en conte en route vers Canterbury, ou vers le palais de Zoumourroud dans Les Mille et une nuits, j’ai ri à maintes reprises d’un rire bon enfant de sentir la truculente puissance subversive de Pasolini, et savouré son audace à montrer le feu de libération des sexes à son époque. Mais… comme si la flamme de jouissance transgressive à voir ces corps d’hommes et de femmes nus à l’image, en train de célébrer le nouvel évangile de la révolution d’Éros, s’était déjà depuis longtemps éteinte dans ce peuple innombrable de grands déçus qui fait le monde d’aujourd’hui.

Non, la libération des us et coutumes de nos sexes n’a rien changé au poids de fatalité tragique qui pèse actuellement sur nos vies. Alors j’étais au fond déçu, et je n’ai pas compris pourquoi, durant tous les jours suivants, cette immense fresque d’une humanité d’alors en mouvement, si marquée du sceau d’un passé enterré, révolu, continuait à faire autant acte d’impression dans les fibres de ma sensibilité. Je n’ai pas compris cette espèce de persistance d’un monde en moi selon Pasolini. Aucune image particulière, aucun personnage précis, mais, étrangement, toutes les figures de cette trilogie de la vie continuaient à vibrer à égalité pour attester de la présence survivante du peuple humain, en quelques sorte d’un 6ème sens : le sens commun de l’humanité.

Quelque chose de l’innocence, de l’antiquité et de la simplicité évangélique prônées avec une telle force de conviction et de désespoir par Pasolini, commençait-il à « faire effet »  en moi dans les fissures des conventions et des attendus de notre cinéma dit « contemporain » ? Un sens disparu du « commun » sonnerait-il à nouveau à l’écoute des cris perdus de ce communiste plus enragé de sens commun que tous les communistes de son temps, et a fortiori du nôtre ?

Je viens de revoir intégralement La trilogie de la vie, et j’éprouve la même sensation paradoxale : désarmé devant tant de naïveté, de crédulité obsolète, de niaiseries même, je ne peux pourtant pas résister dans le même temps à la re-montée de cette sensation intense de présence, non d’une, de deux ou de quelques figures humaines, mais de l’humanité entière en son mystère de douleur et de fête simple.

Quel étonnement, quel bouleversement ! Spectateur d’une trilogie de films situés à des époques dites « passées » de l’histoire, à travers la magie médiatrice d’une œuvre d’art, je me découvre vibrant, vivant et porteur d’une humanité. Une humanité entière habite en moi, je suis une humanité, l’humanité en toutes ses époques, l’humanité d’antiquité. Et, qu’il en soit ou non conscient, chacun de nous est à lui seul vivant et porteur d’une antique humanité qui fait monde maintenant. Nous sommes chacun et chacune le théâtre immémorial des humanités et c’est ainsi que nous tous faisons la permanence du monde : voilà d’abord le bouleversement qui me parvient de la grandeur de Pasolini.

Et c’est du côté de l’enfance et par la naïveté de ses jeux que se communique à nous ce 6ème sens du commun d’antiquité et de sa sempiternelle tragi-comédie. C’est en jouant sur la lyre de notre esprit d’enfance que Pasolini touche aux structures mythiques de notre appartenance humaine.

« En riant, en plaisantant, on peut dire de grandes vérités » nous glisse-t-il à l’oreille à travers un étrange personnage tatoué qui semble lui avoir tapé dans le nez dans ses contes de Canterbury. L’ivresse joyeuse de l’enfance du monde se révèle ainsi toute majestueuse de simplicité goguenarde dans la figure de l’écrivain ou du peintre éternel dont Pasolini endosse en riant devant nous les vêtements (en élève préféré de Giotto ou en Geoffrey Chaucer, l’auteur des contes de Canterbury), mais aussi dans son hommage à Charlie Chaplin, et à travers toutes les fourberies, les « niqueries », les crapuleries et les rires enfantins de notre humanité commune.

C’est pourquoi, ne comprenant toujours pas, et acceptant le pari de la naïveté de sa poésie cinématographique, je reçois sa profondeur. Et si je continue à préférer Les Mille et une nuit, - peut-être pour ces instants de brises instantanément cardiaques, quand résonne à mon oreille un pincement de cordes ou certains chants de flûtes orientales dans cette sublime musique d’Ennio Morricone, et pour le chatoiement féérique des couleurs de costumes qui enluminent les corps d’une si vivante antiquité - je sens vibrer la puissance magique d’une seule note qui fait de toute cette trilogie un acte de célébration de la grandeur immémoriale de l’humanité.

Mais de cette grandeur, tout semble si rompu aujourd’hui. Et le Pasolini des dernières années le voyait et le sentait déjà si profondément lui-même, qu’il en vint à élaborer une trilogie de la mort, dont SalÒ ou les 120 journées de Sodome constitua le 1er volet. Le « génocide culturel » qu’opéra selon ses propres termes le « fascisme » de notre société de consommation (audiovisuelle) effrénée, semble s’imposer comme une ère glaciaire intégrée du sens poétique et politique. « Il n'y a plus d'êtres humains, mais d'étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. » prophétisait-il déjà en 1975 lors de son ultime interview.

Dans la lumière des yeux d’un truand simulant la sainteté sur son lit de mort (dans le Décaméron) comme dans celle des larmes et des rires de Nurredine retrouvant Zoumourroud (dans Les Mille et une nuits), je veux saluer ici le poète hérétique qui a su faire retentir quelques vieilles fables comme des gongs, pour nous rappeler que nous vivons tous notre vie dans une étrange matière faite de songes et de mensonges…

Entre rêve et veille, dans ce cycle de fables ancestrales emboîtées les unes dans les autres, nos vies sont-elles réelles ? Imaginaires ?... Qui peut le dire ?