MICHELANGELO ANTONIONI

L’espace de la perte

Il y a l’espace. La vastitude dans laquelle les formes humaines et les règnes se déploient, se déplacent, éprouvent la vie indicible et mystérieuse qui les meut.

Il  y a dans cet espace le nœud de la relation qui relie, lie et noue les êtres de la vie dans l’inextricable dépendance l’un de l’autre, dans l’espace.

Il y a ce chassé-croisé des couples dans les structures urbaines des villes, les villages, les volumes des paysages.

L’espace comme vacuité, et donc rien de ce que donne à regarder le regard à propos de l’incommunicabilité des hommes et des femmes qui se déplacent dans le cadre, entrent et sortent. Ces yeux qui glissent vers… s’éloignent de… Ce regard qui monte et descend… Ce que je vois de ces images et ces sons qui apparaissent et disparaissent dans les films d’Antonioni, n’est-ce pas ce que je peux voir de mon existence au regard des images et des sons que je me propose de contempler ? Oui contempler est le juste mot pour dire ce qui s’éveille au regard et à l’écoute des films d’Antonioni. À la différence des films de Federico Fellini, il y a très peu de figures humaines qui s’agitent ici, peu de situations qui s’enchaînent. Il y a cet espace qui n’en finit pas d’être espace dans lequel se meut, presque immobile, un regard attentif à ces quelques figures qui souffrent. Je me souviens de Jeanne Moreau et Marcello Mastroianni dans La nuit (La notte), une nuit qui n’en finissait pas d’être finie, bouclés sur eux-mêmes, incapables d’aller de soi dans la simplicité d’une vie. Non ça ne dit rien, ou si peu. Ça fait figure de non-dit.

Mais quoi ? Qui ? Ces corps insignifiants et invisibles à force de mutisme, cette répétition des déplacements dans le cadre, ces visages, ces regards, ces gestes, ces mobiliers isolés qui se lancent ou tombent dans le néant d’aucun sens ni d’aucune résolution, ou bien le sens et la résolution dans l’absurde du désir et ses corollaires tout aussi illusoires, semble-t-il, que sont la passion, le rêve de fusion amoureuse... Monica Viti revient aussi à ma mémoire, si tragique, si désolée dans les tracés d’un corps torturé à peine dans le corset des comportements stéréotypés de la bourgeoisie. Les femmes clignent des yeux chez Antonioni, elles errent, attendent, appellent sans rien dire, juste les yeux, à peine un geste ?... tandis que les hommes jouent les figures convenues de la virilité impotente devant elles, avec une cigarette qui n’en finit pas de s’allumer, ou, tenue entre l’index et le majeur, d’être pompée par une bouche. La cendre. La cendre tombe ! La bouche tète-t-elle le vide ? Non ! La cigarette au cinéma, que ne dit-elle pas ? Que ne dit-elle pas dans le déroulé des 24 images par seconde. La fumée des figures ? La fumée d’elles et de leurs volutes voluptueuses qui ne mènent qu’au brouillard et à la séparation. Entre-temps, l’esquisse d’une caresse. Et, sous tous les angles, cette répétition, jusqu’à Par delà les nuages.

De film en film, de Chronique d’un amour (1950) à Par delà les nuages (1995), en passant par Femmes entre elles, Le cri, L’avventura, La nuit, L’éclipse, Le désert rouge, Blow up, le mystère d’Oberwald, La Chine, Identification d’une femme, etc, c’est cette valeur de l’espace, dénué de signification, qu’Antonioni n’a eu de cesse de contempler et de donner à voir, cet espace à perte de vue derrière les mensonges et les désillusions de la relation humaine. Cette élégie, cette élévation ou cette tombée des nues du regard dans l’espace qui devient le temps du phénomène humain aux prises avec la géologie du secret, du non-dit. Un verre d’alcool, un tableau, le mobilier, de la texture, des usines qui fument, la pollution, l’eau. Cette onde, cette ode à la névrose, à la frustration. La frustration ! Là où I. Bergman fait longuement s’expliquer ses figures humaines, où les mots, les cris, les hurlements, les chuchotements s’évaporent de corps confinés dans des espaces restreints, M. Antonioni ouvre l’espace clos d’un univers fini à l’infini, comme une chambre ouverte où les figures de la relation laissent la blessure d’amour béante dans son mutisme. L’entre-deux de cette béance qu’aucun Dieu ne sauve ni ne viendra jamais sauver. Il ne se dira rien. Rien ne sera dit. Alors si, chez ces figures, rien ne se dit du mobile de la tragédie qui se joue sous tous les cieux et à toutes les époques, que puis-je voir ?

Je vois et contemple la répétition du différé de ce différend originaire qui fonde la texture mutique du désir, cette tragédie qui nous agit dans l’étreinte comme dans l’éloignement. Tout le cinéma, comme toutes les autres formes d’expression à la disposition de l’être humain ne semblent dire que ça. Cette répétition du différend inexplicite, et toute de fourberie. Le « ça » de la répétition du non-dit et du non-vu de nos couples en délitement. Au bout du compte, le temps de l’espace ne serait-il pas uniquement celui des figures de l’entre-deux qui se nouent ? Oui, le temps de l’espace, ce sont bien ces figures humaines, ces structures-images de la misère, de la bourgeoisie ou de l’aristocratie, qui échafaudent les lieux où se déplacent et se dépècent les espèces qui n’ont aucun sens de leur sens ni du sens de la vie.
Il y a cet insensé de l’espace où se perdent et se dissolvent en fumée les figures humaines dans les films d’Antonioni. Les structures de la subconscience restent là en tant que ville, village ou paysage, pour n’accueillir que des fantômes à répétition. Là se joue le charme tragique du manque, d’un désir signant l’espace de la perte, juste le temps d’un verre, d’une valse, ou d’une volute de cigarette. Le temps enclos des regards et des bouches ? Le temps comme mesure d’une pensée qui rumine son espace, ou le contraire ? Quid ?

Ce qui me reste des films de M. Antonioni, c’est cette mise en scène en images et sons de cette disponibilité contemplative offerte pour voir et sentir l’incommunicable de nous, entre nous, et par là même, une invitation à y voir plus clair que lui – car si cela seul noue nos vies dans ce vice des vis de notre condition, alors à quoi bon résister à l’espace ?

Le dernier plan de son dernier long métrage Par delà les nuages m’indique l’échappée belle. L’espace à perte de vue !

Aurélien Réal